Un obus dans le coeur. Wadji Mouawad

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Ils sont nombreux les textes sur la disparition d’une mère. Adulées, aimées ou haïes, ces femmes n’ont pas, dans l’inconscient collectif, le droit de mourir.
Le court roman de Wadji Mouawad est d’une force étonnante : il résume à lui seul tous les sentiments que peuvent inspirer la mort.

Son personnage, Wahab, est un enfant de la guerre du Liban. Confronté à des images atroces, il gardera en lui une colère immense née de la violence que peuvent se faire les hommes entre eux. Cette colère rejaillira à l’annonce de l’agonie de sa mère.
Il y a un lien très fort tout au long du texte entre cette mère et la guerre. La mère de l’enfance -aux mains sucrées, aux bras consolateurs- rappelle « l’avant » de la vie de Wahab, avant de voir des hommes et des femmes mourir, avant, quand tout était calme et serein. La mère de l’adolescence est celle qui change de visage, Wahab ne reconnait plus cette femme ; il reporte sur elle sa propre transformation, la formulation indistincte de ce qu’il a vu, enfant. La mère sort de la perception du cœur, elle est intellectualisée, elle perd son aura, son visage.
Elle tombe malade à l’entrée à l’âge adulte, Wahab n’a pas le temps de pardonner, de relativiser, sa mère le quitte avant la trêve.

C’est l’histoire un jeune homme de 19 ans qui refuse de toutes ses forces l’inéluctable, qui n’a pas la force nécessaire pour accepter son chagrin et qui, comme sa mère, va devoir passer en un nuit dans un autre monde, inconnu, effrayant.
L’une mourra et l’autre pourra commencer à vivre.
La mort comme un dernier acte d’amour.

 Extrait :

« J’aurais voulu te connaître, mais trop de peurs nous ont séparés. Tu resteras désormais au cœur de toutes mes couleurs. Pardon pour les inquiétudes. »

Lu dans le cadre du challenge « Jacques a dit » de Métaphore Bookaddict

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La grâce des brigands. Véronique Ovaldé

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Partir. Toutes les promesses et les espoirs d’une vie peuvent tenir dans ce verbe.
Partir, c’est ce que fait Maria Christine Vââtonen quand elle a 16 ans. Il lui fallait quitter un milieu familial confiné, composé d’une mère fanatique, d’un père distant et d’une sœur fragile.

Son entrée dans sa vie d’adulte se fera à Los Angeles, nous sommes dans les années 70, les rêves de Maria Christina collent parfaitement au vent de libertés qui souffle sur ces années.
Entourée d’une colocataire foutraque, d’un amant-mentor, et d’une famille à la fois oubliée et encore présente, elle se construira peu à peu dans sa nouvelle identité, celle d’un écrivain à succès. Mais le fil qui la relie à Laprérouse, la ville de son enfance, se tendra à nouveau et au bout de ce retour aux sources l’attend un petit enfant.

L’écriture de Véronique Ovaldé tient à la fois du tableau impressionniste par ses petites touches discrètes et évocatrices que de l’opéra dans sa succession d’actes et son étrange apothéose.
Le lecteur ne lit pas l’histoire de Maria Christina, il écoute la musique de sa vie ; Véronique Ovaldé nous fait devenir le confident d’une femme au destin extraordinaire.

Ean : 9782823602357
Editeur : Editions de l’Olivier
Nombre de pages : 284

Livre offert et lu dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire de Price Minister

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Citations :

  • Il y a toujours ce moment parfait où vous détachez les cordes qui étaient nouées à vos poignets, les cordes y laissent leurs marques et leur brûlure et elles y laisseront longtemps leurs marques et leur brûlure mais quel plaisir de pouvoir regarder vos poignets, de le faire plusieurs fois par jour et de n’y voir que la trace du cordage et pas le cordage lui-même.
  • (…) Elle marcha sur la plage et tout devint une promesse, il aurait été si facile de confondre cette journée magnifique avec l’annonce d’un ravissement permanent.
  • Maria Cristina Väätonen aurait probablement aimé être une femme scandaleuse.
    Malgré ce désir, elle ne faisait que goûter plaisamment sa vie d’écrivain et la modeste notoriété que son succès accompagnait.

 [FR1]

Le chat qui lisait à l’envers. Lilian Jackson Braun

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On a tous des livres honteux, comme on a à 14 ans des CDs honteux. J’ai des livres honteux, rien de graveleux ; au contraire…J’ai lu TOUS les Lilian Jackson Braun. Oui, tous…

ATTENTION SPOILER : MÉTAPHORE QUITTE CETTE PAGE D’URGENCE !

Pour ceux qui ne connaissent pas cette écrivain, c’est la créatrice de la série des « chat qui » qui met en scène Jim Qwilleran ancien reporter, ancien alcoolique et nouveau millionnaire et de deux chats, Koko, super Siamois qui est l’équivalent du Watson de Sherlock et Yom Yom qui est…juste un chat.
« Le chat qui lisait à l’envers » est le premier de la série, celui de la rencontre de Jim (encore fauché) et de Koko qui ne s’appelle pas encore ainsi.
La grande majorité des livres de la série se passe dans une contrée imaginaire, où les gens sont polis, courtois, très politiquement corrects mais qui heureusement se dégomment de temps à autres ce qui permet quand même une base à ces romans policiers (oui, oui, ce sont des polars). Jim donc, doit résoudre des énigmes du comté de Moose.  Et parce que 30 romans c’est long, Jim a quand même une vie amoureuse…enfin, il fréquente assidument la bibliothécaire du coin, qu’il embrasse chastement quand il l’a raccompagne chez elle. Il a aussi une vie amicale avec des gens très biens qui ne boivent qu’un verre à l’apéro parce que plus c’est mal.

C’est mignon comme un Télétubbie qui aurait mangé une licorne, ça fait passer Agatha Christie pour Virginie Despentes et Jean-Christophe Grangé réunis, mais ça me plait beaucoup.
Je vous conseille ces livres régressifs pour un dimanche après-midi pluvieux. A lire avec un plaid et un chocolat chaud. Bref, un peu de douceur dans ce monde de brutes !

Éditeur : 10/18
Collection : Grands détectives
EAN : 9782264017291
Nombres de pages : 222

 Citations : 

  • Autrefois, il avait été réputé pour sa manière de mettre les gens à leur aise. Son attitude était faite de deux cinquièmes de sympathie, deux cinquièmes de curiosité professionnelle et d’un cinquième de basse tension artérielle. Cette technique lui avait valu indifféremment des confidences de vieilles dames, de délinquants juvéniles, de jolies filles, de politiciens et de bandits.
  • « Voici Kao K’O Kung, dit Mountclemens. Il porte le nom d’un artiste du XIIIème siècle et il possède lui-même la grâce et la dignité d’un objet d’art chinois. »
  • Immobile Kao K’O Kung regarda Qwilleran et Qwilleran regarde Kao K’O Kung. Le journaliste vit un chat long et mince, tout en muscles, avec une fourrure soyeuse, des yeux bleus et une indiscutable assurance.

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Vienne au crépuscule. Arthur Schnitzler

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Vienne au crépuscule est à la fois un roman initiatique et un roman social décrivant la haute bourgeoisie viennoise de la fin du XIXème siècle. On y suit Georges, un pianiste dilettante, un homme qui aime courtiser sans jamais vouloir sembler se fixer. La raison ne parait pas l’emporter chez lui même lorsqu’il se retrouve dans une situation amoureuse délicate. C’est un monde agonisant qui est décrit ici, cette bonne société qui vit en vase clos et que les problèmes du monde ne semble pas affecter. Car il est aussi question d’antisémitisme dans ce livre, la judéité semble tolérée mais déjà les prémices annonciatrices des ravages du XXème siècle sont là. La question de l’identité religieuse est-elle aussi soulevée ; de l’intérêt ou non du communautarisme.
On lit ce livre comme on partirait en expédition dans un monde inconnu, j’ai eu le même ressenti que lors de ma lecture d »Au plaisir de Dieu » de Jean d’Ormesson ; une galerie de personnages qui n’existent plus que dans les livres. Ce qui fait la force du livre de Schnitzler c’est la contemporanéité des thèmes abordés et sa finesse d’analyse de la psychologie de ses personnages.

Éditeur : Stock
Collection : La Cosmopolite
EAN : 9782234052413
Nombre de pages : 473

Citations :

  • J’entame de nombreux projets, mais je ne termine rien. En général, l’achèvement m’intéresse rarement. Il faut croire que par nature j’en ai trop vite terminé avec les choses.
  • Aimer c’est avoir peur que se révèlent à l’autre les défauts que nous avons découvert chez l’être aimé. Aimer c’est pouvoir lire dans l’avenir et maudire ce don…Aimer, c’est connaître quelqu’un au point de se détruire.
  • Il suffit de peu de chose pour réveiller le mépris de nous-mêmes qui continuellement sommeille en nous, et quand cela se produit, il n’est pas de crétin, de crapule avec qui nous ne contractions dans notre for intérieur une alliance contre nous-mêmes.

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Le cas Eduard Einstein. Laurent Seksik

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Je pensais, comme beaucoup de monde, tout connaître de la vie d’Albert Einstein, cette image d’Epinal des sciences. Comme tout le monde, il m’évoque le fameux E=MC2  et comme tout le monde expliquer cette formule m’est impossible. Il y a aussi bien sûr cette photo d’un génie tirant la langue, celle avec Marie Curie, bref je n’ai jamais cherché à creuser plus que ça la vie du grand homme. C’était avant de lire le nouveau livre de Laurent Seksik au titre accrocheur « Le cas Eduard Einstein », le bandeau surtout m’a intrigué. On y voit une photo d’Albert Einstein et d’un homme assis à coté de lui avec cette phrase en surimpression « Les gens prétendent que je suis fou. Je suis le fils d’Einstein ». Einstein avait deux fils, dont un malade…
Eduard donc, fils ainé de Milena et d’Albert. Diagnostiqué à vingt ans Schizophrène. Sesksik  fait le récit de vie de cet homme à travers trois voix ; la mère, Eduard, le père.
On ne sait pour qui pencher…la maladie d’Eduard est très bien décrite, c’est un homme qui alterne entre ses convictions (il entend des loups hurler la nuit, il dialogue avec lui-même), ses moments de pseudo apaisements, quand il peut avoir des permissions de sorties du centre dans lequel il est interné, et ses ressentiments à l’égard d’un père qui a quitté le foyer familial pour une autre femme…
La mère, née trop tôt dans une société complètement patriarcale, elle-même extrêmement intelligente. Elle a été une des premières femmes à avoir intégré l’école Polytechnique de Zurich, pour finalement être mère au foyer, femme de savant.
Einstein enfin qui incarne dans ce roman la dichotomie du passionné, il sait que son travail lui prend tout, mais ne peut se résoudre à composer. C’est finalement le personnage le plus fragile du livre…
Un roman très intéressant, pas seulement pour ceux qui veulent connaître la vie domestique de l’homme qui a marqué le XXème siècle, mais aussi pour ceux qui voudraient avoir un aperçu de ce mal étrange qu’est la Schizophrénie.

Editeur : Flammarion
Ean : 9782081248571

Citations :

  • Il apprend à son fils le nom des arbres et celui des oiseaux. L’enfant boit ses paroles. Pourtant il sait déjà tout. Tete est si doué. L’enfant le corrige sur le nom d’un rongeur ou d’une fleur des bois. Mais parfois, et de façon brutale, l’enfant se retire du monde. Eduard s’absente. Eduard se tait. Eduard entonne une comptine. Et ce qu’il exprime est soudain dissocié du contexte. Son discours est brisé. Après tout, le fils ne tient-il pas de son père ? Lui-même était un enfant différent des autres, solitaire, irascible, surnommé « l’ours » et dont les crises de colère terrorisaient l’entourage.
  • Il est nulle question de nature. Il est question de courage. Il a eu tous les courages. Braver la Gestapo, soutenir, un des premiers, la cause des Noirs, aider à la création de l’Etat juif, braver le FBI, ne pas baisser l’échine, ne jamais renoncer, écrire à Roosevelt pour construire la bombe contre l’Allemagne et écrire à Roosevelt pour arrêter la bombe destinée au Japon. Soutenir les juifs opprimés par le Reich. Pétitionner. Être en première ligne. Mais aller voir son fils est au-dessus de ses forces. Il a trouvé ses limites. Seul l’univers ne connaît pas de limites.
  • J’aime regarder jouer les enfants. Ils parlent de construire un château. Hop, ils vivent dans un château. Ils disent, je suis le roi de Transylvanie et toi un vampire, et les voilà transformés. Les enfants sont tout à fait normaux ? Et ce sont des personnes très douces comparativement aux adultes, (…) La vie m’a appris que rien n’était définitif. Pourtant je crois savoir que je n’aurais jamais d’enfants. C’est sans doute la meilleure façon d’éviter d’être père.

Le bal des débris. Thierry Jonquet

Le bal des débris. Couv

Peut-on rire de tout ? Oui, disait Desproges mais pas avec n’importe qui. Ici, franchement on rit de ce qui a priori, n’est pas vraiment risible.

Les débris, ce sont les petits vieux que transporte chaque jour Fredo sur ses chariots dans un hospice-mouroir. Marié à une fanatique de l’Internationale et des bulletins CGT, il vit dans un petit deux-pièces. Sa routine lui pèse…alors quand arrive dans un service de rééducation un ancien malfrat pas vraiment rangé des voitures et qu’une des chambres de l’hospice est jalousement gardée par des cerbères d’une société de sécurité, la tentation est grande de se lancer dans une nouvelle carrière de monte-en-l’air.

Je ne me suis rarement autant amusée à lire un roman comme celui de Thierry Jonquet ; entre l’épopée de ces nouveaux « tontons flingueurs », la description cynique à souhait du milieu gériatrique et de ses occupants et le rythme des rebondissements de cette quête improbable du trésor de la chambre n°9, on ne s’ennuie pas un seul instant !

Éditeur : Points
Collection : Points Roman noir
EAN : 9782757815243

Citations :

  • En langage médical, pour ne pas dire « les vieux » ils disent gériatrie.
  • N’allez pas croire ça, il ne s’agit pas de coller les vieux dans un lit et d’attendre qu’ils claquent ! Ah non, non, non ! Avant, il faut qu’on les opère, qu’on les irradie, qu’on essaie sur eux les nouveaux médicaments, et surtout qu’on les rééduque ! Manquerait plus qu’à 90 ans ils marchent de travers ! Marcher droit, bouffer droit, crever droit, et qu’ça saute, une deux !
  • L’hosto où je travaille est un hosto pour vieux. Quand un vieux se casse une jambe, quand il se fait renverser par un bus, ou quand il avale le pommeau de sa canne pour en finir, on l’amène dans mon hosto. Pour qu’il y crève ! En fait d’hôpital, ce serait plutôt la salle d’attente du cimetière. Depuis que je pousse mes chariots, jamais je n’ai vu quelqu’un sortir d’ici vivant, sauf pour aller dans un autre hosto, ce qui n’est pas du jeu !

La quatrième de couverture :

Frédo aurait voulu être un gangster. Seulement, au lieu de manier la mitraillette devant un comptoir de banque, il pousse des chariots dans un hôpital pour vieux. Heureusement, il y a Lepointre, un vioque pas comme les autres, expert en combines et truand indécrottable. Quand une riche pensionnaire vient échouer à l’hosto, ils s’imaginent déjà des diamants plein les poches…

 

Retour à Killybegs. Sorj Chalandon

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Sorj Chalandon a été grand reporter pour Libération dans les années 80. A ce titre, il a couvert le conflit IRA/ Grande-Bretagne. C’est lors d’un de ses reportages qu’il rencontrera et nouera des liens d’amitiés avec Denis Donaldson, un activiste de l’IRA, membre du Sinn Fein. C’est à son retour en France qu’il apprendra par voix de presse, que son ami est mort, assassiné en 2006. Denis Donaldson était une taupe au service des britanniques…  L’IRA a toujours nié être l’auteur de ce meurtre.
Cette histoire, Sorj Chalandon l’avait racontée dans « Mon traître », il revient avec ce livre presque 30 après les faits avec ces questions non résolues ; Qui était vraiment Donaldson ?, qu’est-ce qui fait qu’un homme consacre sa vie à une cause et la trahisse ? En exposant au passage sa famille et ses amis aux risques d’une guerre, car s’en était une.
Si Tony, le narrateur de « mon traître » était un personnage représentant Sorj Chalandon, ce n’est plus le cas  dans « Retour à Killybegs » où la voix  est laissée à son ami qui deviendra dans le livre Tyrone Meehan. L’occasion pour le lecteur de se replonger dans l’histoire d’un conflit dont on a oublié la force et la violence.

Éditeur : LGF/ Livre de Poche
EAN : 9782253164562
Nombre de pages : 331 pages

Citations :

  • -Tu serais quoi si tu n’étais pas irlandais, avait demandé le patron du Mullin’s.
    -Je serais honteux, lui avait répondu mon père.
  • J’ai froid de mon pays, mal de ma terre. Je ne respire plus, je bois. La bière coule en pleurs sur ma poitrine. Je sais qu’ils m’attendent. Ils vont venir. Ils sont là. Je ne bougerai pas. Je suis dans la maison de mon père. Je les regarderai en face, leurs yeux dans les miens, le pardon du fusillé offert à ses bourreaux.
  • “C’est quoi, l’Irlande républicaine, Tyrone Meehan ? Deux cents rues à Belfast, des ghettos lépreux à Derry, à Newry, à Strabane ? Des lambeaux de village ! Les protestants sont majoritaires dans leur Ulster et ils le resteront. Dublin nous tourne le dos. Les Irlandais nous pourchassent avec la même haine que les Britanniques.”
  • C’est une unité de l’IRA qui tend une embuscade à une patrouille anglaise dans la campagne, du côté de Crossmaglen. Les Brits passent toujours à 17 heures. A 17h10, toujours rien. Le capitaine Paddy regarde sa montre et :  » merde, j’espère qu’il ne leur est rien arrivé … »