Retour à Killybegs. Sorj Chalandon

Retour à Killybegs. Couv

Sorj Chalandon a été grand reporter pour Libération dans les années 80. A ce titre, il a couvert le conflit IRA/ Grande-Bretagne. C’est lors d’un de ses reportages qu’il rencontrera et nouera des liens d’amitiés avec Denis Donaldson, un activiste de l’IRA, membre du Sinn Fein. C’est à son retour en France qu’il apprendra par voix de presse, que son ami est mort, assassiné en 2006. Denis Donaldson était une taupe au service des britanniques…  L’IRA a toujours nié être l’auteur de ce meurtre.
Cette histoire, Sorj Chalandon l’avait racontée dans « Mon traître », il revient avec ce livre presque 30 après les faits avec ces questions non résolues ; Qui était vraiment Donaldson ?, qu’est-ce qui fait qu’un homme consacre sa vie à une cause et la trahisse ? En exposant au passage sa famille et ses amis aux risques d’une guerre, car s’en était une.
Si Tony, le narrateur de « mon traître » était un personnage représentant Sorj Chalandon, ce n’est plus le cas  dans « Retour à Killybegs » où la voix  est laissée à son ami qui deviendra dans le livre Tyrone Meehan. L’occasion pour le lecteur de se replonger dans l’histoire d’un conflit dont on a oublié la force et la violence.

Éditeur : LGF/ Livre de Poche
EAN : 9782253164562
Nombre de pages : 331 pages

Citations :

  • -Tu serais quoi si tu n’étais pas irlandais, avait demandé le patron du Mullin’s.
    -Je serais honteux, lui avait répondu mon père.
  • J’ai froid de mon pays, mal de ma terre. Je ne respire plus, je bois. La bière coule en pleurs sur ma poitrine. Je sais qu’ils m’attendent. Ils vont venir. Ils sont là. Je ne bougerai pas. Je suis dans la maison de mon père. Je les regarderai en face, leurs yeux dans les miens, le pardon du fusillé offert à ses bourreaux.
  • “C’est quoi, l’Irlande républicaine, Tyrone Meehan ? Deux cents rues à Belfast, des ghettos lépreux à Derry, à Newry, à Strabane ? Des lambeaux de village ! Les protestants sont majoritaires dans leur Ulster et ils le resteront. Dublin nous tourne le dos. Les Irlandais nous pourchassent avec la même haine que les Britanniques.”
  • C’est une unité de l’IRA qui tend une embuscade à une patrouille anglaise dans la campagne, du côté de Crossmaglen. Les Brits passent toujours à 17 heures. A 17h10, toujours rien. Le capitaine Paddy regarde sa montre et :  » merde, j’espère qu’il ne leur est rien arrivé … »
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Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. Eric-Emmanuel Schmitt

Monsieur Ibrahim Couv

C’est une des premières fois que j’utilise un Audiolivre et j’ai été assez séduite par ce système de « lecture ». Seul regret, la voix d’un des personnages que je n’ai pas trouvé très juste et qui m’a un peu gênée dans mon écoute.*
C’est une jolie nouvelle d’Eric-Emmanuel Schmitt, qui ressemble à un conte. Il peut y avoir plusieurs niveaux de lecture. Je connaissais cet auteur de réputation, sans jamais avoir mis vraiment le nez dans un de ses livres et c’est lorsque je l’ai entendu à « la grande librairie » parler remarquablement de Yourcenar que je me suis décidée à le lire !

Momo (Moïse) est un jeune garçon parisien qui vit seul avec son père, un homme brisé, suite au départ de sa mère dans des circonstances assez floues. Monsieur Ibrahim lui est l’épicier arabe de la rue, une sorte de vieux sage en son royaume…un royaume ouvert 7 jours sur 7 et tard dans la nuit. Une amitié va naître entre ces deux personnages, Ibrahim va prendre le jeune Momo sous son aile, et lui inculquer ses « fleurs de sagesse ». Il deviendra peu à peu un père de substitution.
Cette petite nouvelle a tous les codes littéraires du conte pour enfant. La thématique de l’abandon (la disparition physique des parents), celle du passage à l’âge adulte (la disparition symbolique des parents), et l’ouverture sur un monde différent du sien en font une jolie fable philosophique.
Si cette nouvelle n’a pas été un grand coup de cœur, j’ai en tout cas passé un bon moment à écouter l’histoire de Moïse et Ibrahim !

* Texte lu par Mathias Ponnier
Editeur : Naïve
Collection : Un livre à écouter
EAN : 9782350210056

Citations :

  • « -Monsieur Ibrahim, quand je dis que c’est un truc de gens de riches, le sourire, je veux dire que c’est un truc pour les gens heureux.
    -Eh bien, c’est là que tu te trompes. C’est sourire, qui rend heureux. »
  • Ça ne fait rien, disait monsieur Ibrahim. Ton amour pour elle, il est à toi. Il t’appartient. Même si elle refuse, elle ne peut rien y changer. Elle n’en profite pas, c’est tout. Ce que tu donnes, Momo, c’est à toi pour toujours; ce que tu gardes, c’est perdu à jamais !…
  • Lorsque tu veux savoir si tu es dans un endroit riche ou pauvre, tu regardes les poubelles. Si tu vois ni ordures ni poubelles, c’est très riche. Si tu vois des poubelles et pas d’ordures, c’est riche. Si tu vois des ordures à côté des poubelles, c’est ni riche ni pauvre: c’est touristique. Si tu vois les ordures sans les poubelles, c’est pauvre. Et si les gens habitent dans les ordures, c’est très très pauvre.

Lecture commune chez Métaphore

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Métaphore propose une lecture commune pour Août et Septembre.

Je m’y suis inscrite pour quatre livres :  « Elle s’appelait Sarah » de Tatiana de Rosnay, « Home » de Toni Morrison, « Martiens, go home » de Frédéric Brown et « Le chat qui lisait à l’envers » de Lilian Jackson Braun.

Si vous êtes tentés vous aussi, ça se passe ICI !

Journal d’un corps. Daniel Pennac/Manu Larcenet

Journal d'un corps. Couv

Des journaux littéraires, il y en a des tonnes. Ce qu’un homme, une femme a pensé, a vécu, comment il /elle a traversé la vie…Mais « le journal d’un corps », ça c’est une première. Le corps, ce fidèle compagnon qu’on oublie souvent pour ne vivre qu’avec sa tête…quand tout va bien. Le corps, il en question en littérature quand il se rappelle au souvenir de son propriétaire à travers la souffrance, la maladie, le dysfonctionnement. Ici, c’est un corps tout au long de sa vie qui est décrit. Un journal intime vu du côté de la chair. Des découvertes enfantines, de l’obsession adolescente (surtout dans sa partie centrale !), du corps adulte vécu comme un véhicule utilitaire  à la dégénérescence de la vieillesse ; tout est passé au crible dans ce livre. On ne peut pas qualifier ce roman d’impudique, ce qu’il raconte est vrai et met justement le doigt sur la vraie impudeur : croire que l’homme n’est qu’un être pensant, que le reste n’est qu’un amas de viande encombrant. Notre société est ambivalente sur la notion du corporel ; on a jamais autant adulé le corps quand il est  sain, beau, en pleine santé ni autant caché l’inévitable : la vieillesse, la décrépitude corporelle; ce refus de toute image pouvant incarner la fin.

J’avais lu ce livre à sa parution et j’ai eu l’occasion de le relire quand on m’a offert (beau cadeau d’une belle personne) sa version illustrée par Manu Larcenet. Et c’est une nouvelle lecture que l’on m’a aussi donné. Je suis depuis longtemps Larcenet et j’admire beaucoup son talent protéiforme. Il m’a fait rire avec son « Retour à la terre », pleuré avec « Combat ordinaire » et j’ai été bluffée par son travail dans « Blast ». Le dessin de Larcenet colle parfaitement au texte de Pennac, le trait à l’encre est vif, il n’y a pas de fioritures, c’est du ressenti au-dedans (les anglais ont cette expression magnifique de « inner feeling » qui ne peut être que sous-traduite en français), bref cela ajoute encore de la force à un texte déroutant.

LISEZ LISEZ LISEZ ce livre et découvrez, si ce n’est déjà fait,  Manu Larcenet au passage, ce sera mon seul (mais mon meilleur) conseil de l’été !

Petite info : à la rentrée littéraire, Brigitte Giraud publiera chez Stock dans la collection « la forêt » un journal d’un corps…de femme. Ce texte, elle le travaille depuis longtemps et a elle a été assez troublée de voir que Daniel Pennac a eu la même idée qu’elle mais a publié son roman avant. Heureusement pour elle, et pour nous, Pennac demande dans son livre à avoir un avis féminin sur le sujet. La littérature fait quand même bien les choses non ?

Éditeur : Futuropolis
EAN : 9782754809504
Nombre de pages : 383

Citations :

  • Au départ, l’homme ne sait rien. Rien de rien. Il est bête comme les bêtes. Les seules choses qu’il n’a pas besoin d’apprendre c’est respirer, voir, entendre, manger, pisser, chier, s’endormir et se réveiller. Et encore ! On entend, mais il faut apprendre à écouter. On voit mais il faut apprendre à regarder. On mange mais il faut apprendre à couper sa viande. On chie mais il faut apprendre à aller sur le pot. On pisse mais quand on ne se pisse plus sur les pieds il faut apprendre à viser. Apprendre, c’est d’abord apprendre à maîtriser son corps.
  • Ce qui se lit d’abord sur nos visages quand nous sommes en société, c’est le désir de faire partie du groupe, l’irrépressible besoin d’en être. On peut certes attribuer cela à l’éducation, au suivisme, à la faiblesse des caractères – c`est la tentation de Tijo —, j’y vois plutôt une réaction archaïque contre l’ontologique solitude, un mouvement réflexe du corps qui s’agrège au corps commun, refuse instinctivement la solitude de l’exil, fut-ce le temps d’une conversation superficielle.
  • J’ai vu très peu de malades parmi mes camarades. Nous avons tout imposé à nos corps : la faim, la soif, l’inconfort, l’insomnie, l’épuisement, la peur, la solitude, le confinement, l’ennui, les blessures, ils ne regimbaient pas. Nous ne tombions pas malades. Une dysenterie occasionnelle, un refroidissement vite réchauffé par les nécessités du service, rien de sérieux. Nous dormions le ventre creux, nous marchions la cheville foulée, nous n’étions pas beaux à voir, mais nous ne tombions pas malades. J’ignore si mon observation vaut pour l’ensemble des maquis, c’est en tout cas ce que j’ai constaté dans mon réseau. Il n’en allait pas de même pour les garçons qui s’étaient laissé prendre par le STO. Ceux-là tombaient comme des mouches. Les accidents du travail, les dépressions nerveuses, les épidémies, les infections en tout genre, les automutilations de ceux qui voulaient s’enfuir décimaient les ateliers ; cette main-d’œuvre gratuite payait de sa santé un travail qui n’en voulait qu’à son corps. Nous, c’est l’esprit qui était mobilisé.

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Biographie de la faim. Amélie Nothomb

Biographie de la faim. Couv

Amélie Nothomb est un être éminemment dépendant. Dépendante de l’écriture ; sa graphomanie a fait sa réputation et la fortune de son éditeur, dépendante du champagne diront certains mais aussi et depuis toujours, dépendante de la faim. Cette faim qui est le personnage principal de ce livre. Il en était déjà question dans « Métaphysique des tubes » où elle se présentait comme l’incarnation d’un tube digestif, vide en permanence, qu’il fallait remplir pour exister.

On traverse une partie de la vie de Nothomb dans ce livre, de sa petite enfance japonaise, à l’entrée dans l’adolescence. Quelques soient les contrée traversées, la petite Amélie n’aura de cesse de se remplir. De nourriture donc, du sucré exclusivement prémices des troubles alimentaires qui jalonneront son adolescence ; d’eau surtout avec une potomanie délirante née d’une passion pour la fontaine d’un temple shintoïste et corollaire d’une autre passion, celle de l’alcool étonnement tolérée par son entourage familial (elle se faisait servir un whisky par son père tous les soirs à l’âge de …huit ans !).

« Biographie de la faim » est une longue métaphore filée  d’un manque. Un vide qui n’a pas de nom, une faim d’être.

Editeur : LGF/ Le livre de poche
EAN : 9782253117179
Nombre de pages : 188

Citations :

  • Adorer l’alcool ne m’empêchait pas de vénérer l’eau, dont je me sentais si proche. L’eau s’adressait à une autre soif que l’alcool : si ce dernier parlait à mon besoin de brûlure, de guerre, de danse, de sensations fortes, l’eau, elle, murmurait de folles promesses au désert ancestral contenu dans ma gorge. Si je descendais un rien en moi, je rencontrais des territoires d’une aridité sidérante, des berges qui attendaient la crue du Nil depuis des millénaires. Avoir la révélation de cet étiage me donna pour toujours la soif de l’eau.
  • J’avais faim de Nishio-san, de ma sœur et de ma mère : j’avais besoin qu’elles me prennent dans leurs bras, qu’elles me serrent, j’avais faim de leurs yeux posés sur moi.
    J’avais faim du regard de mon père, mais pas de ses bras. Mon lien avec lui était cérébral.
  • La surfaim n’était pas la possibilité d’avoir davantage de plaisir, c’était la possession du principe même de la jouissance, qui est l’infini. J’étais le gisement de ce manque si grandiose que tout en devenait à ma portée.

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Lettre d’une inconnue. Stefan Zweig

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Cette femme est folle. Folle tout court et folle d’un homme. Ce livre de Zweig –un de mes auteurs préférés- m’a vraiment marquée. Il s’agit de la  lettre qu’une femme écrit juste avant de disparaître. Elle est adressée à l’homme de sa vie, celui qu’elle a toujours aimé, à qui elle a toujours été fidèle…sans qu’il ne le sache.
Il n’y a rien de pire sur terre que d’aimer à sens unique et pourtant, je n’ai éprouvé aucune empathie pour cette femme amoureuse. Elle a épiée depuis son adolescence, jour et nuit l’objet de son amour, elle l’a suivi, l’a frôlé, a eu des aventures avec lui mais elle n’a jamais cherché à avouer ses sentiments. Elle a cette immaturité de penser que l’autre, celui qu’elle aime en secret, doit découvrir son amour, le reconnaître, elle semble se complaire dans cette souffrance inouïe de l’attente d’un regard, de l’espoir d’un amour partagé. Je parle d’objet amoureux car cet homme semble pour elle une incarnation de tous ses rêves et ses fantasmes et qu’elle ne peut que le laisser dans son statut d’homme sur un piédestal, comme si elle sentait que le ramener sur terre le rendrait trop humain, donc imparfait.
Cette montée  de la passion est magistralement décrite par Zweig, jusqu’au paroxysme : quand on ne vit qu’à travers l’être aimé et que l’on veut en finir avec cet amour, il faut disparaître soi-même.

Je pense à ce proverbe « Quand vous aimez, buvez dans le même verre mais ne soyez pas ce verre ».

Éditeur : Stock
Collection : La Cosmopolite
EAN : 9782234063112

Citations :

  • Au tréfonds de mes entrailles, dans tout l’inconscient de mon être, vivait encore cette vieille chimère enfantine : peut-être m’appellerais-tu de nouveau, ne serait-ce que pour une heure. Dans l’éventualité de cette heure-là, j’avais tout chassé, afin d’être tienne quand tu m’appellerais. Depuis que j’ai quitté l’enfance, ma vie a-t-elle été autre chose que l’attente, l’attente de ton bon vouloir ?
  • Te voir rien qu’une fois, te rencontrer rien qu’une fois, ainsi en allait ma seule volonté ; une petite fois de plus, avoir le loisir de poser de loin mon regard sur ton visage.
  • Toute la nuit, j’ai attendu- c’était une nuit glacée de janvier. J’étais exténuée, mes membres me faisait souffrir, et il n’y avait plus de siège où m’asseoir : je me suis alors étendue sur ce sol si froid qu’il en était douloureux, je ne portais qu’une robe légère : je ne voulais pas avoir chaud de peur de m’endormir et de ne pas entendre tes pas.

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