Certaines n’avaient jamais vu la mer. Julie Otsuka

Certaines n'avaient jamais vu. Couv

Un roman très fort, dérangeant, sur un fait historique largement oublié, celui de l’exil (on peut même parler d’un placement) de milliers de femmes japonaises aux États-Unis dans la première moitié du XXème siècle.
Ces femmes à qui on a fait miroiter une vie de rêve sur le nouveau continent, a qui on a remis une photo et une lettre pleines d’espoir de leurs futurs époux américains qui les attendaient. Ils étaient beaux comme une image d’Epinal, propriétaires terriens dans un pays où tout, disait-on, était possible.
La réalité sur place sera très loin des promesses faites à ces femmes. Les maris, des brutes épaisses pour la plupart, cherchaient de la main-d’œuvre gratuite et quoi de mieux que la soumission légendaires des japonaises pour cela ?
La grande force du roman de Julie Otsuka est qu’elle ne fait pas une énumération des témoignages de ces femmes. Elle les fait parler ensemble, et ces paroles prennent une force incroyable ; c’est un cri, une plainte, un gémissement commun. Le retour au pays n’est même plus une chimère, nos exilées s’inquiètent plus du sort de leurs enfants qui ne sont pas japonais et encore moins américains, et quand la seconde guerre mondiale éclate, toute la communauté deviendra suspecte. Le racisme viendra s’ajouter à leurs vies déjà affreuses.
C’est un tout petit livre de 144 pages, comme si il était taillé à la mesure du souvenir historique de ces événements, quasiment inexistants dans la mémoire commune. Julie Otsuka répare cette erreur dans ce très beau roman.
Lu dans le cadre du Challenge « Jacques a dit » de Métaphore.

Editeur : Phébus (Éditions)
Collection : Littérature étrangère
EAN : 9782752906700

  • Sur le bateau nous étions dans l’ensemble des jeunes filles accomplies, persuadées que nous ferions de bonnes épouses. Nous savions coudre et cuisiner. Servir le thé, disposer des fleurs et rester assises sans bouger sur nos grands pieds pendant des heures en ne disant absolument rien d’important. Une jeune fille doit se fondre dans le décor.
  • Nous avons accouché sous un chêne, l’été, par quarante-cinq degrés. Nous avons accouché près d’un poêle à bois dans la pièce unique de notre cabane par la plus froide nuit de l’année. Nous avons accouché sur des îles venteuses du Delta, six mois après notre arrivée, nos bébés étaient minuscules, translucides, et ils sont morts au bout de trois jours. Nous avons accouché neuf mois après avoir débarqué, de bébés parfaits, à la tête couverte de cheveux noirs.
  • Beaucoup d’entre nous reprenaient les mêmes chants des moissons que dans leur enfance, essayant d’imaginer qu’elles étaient de retour chez elles au Japon. Car si nos maris nous avaient dit la vérité dans leurs lettres – qu’ils n’étaient pas négociants en soieries mais cueillaient des fruits, qu’ils ne vivaient pas dans de vastes demeures aux pièces nombreuses mais dans des tentes, des granges, voire des champs, à la belle étoile – jamais nous ne serions venues en Amérique accomplir une besogne qu’aucun Américain qui se respecte n’eût acceptée.

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12 réflexions au sujet de « Certaines n’avaient jamais vu la mer. Julie Otsuka »

  1. Ah je suis ravie de lire ton avis !! Car beaucoup n’ont pas forcément aimé cette narration. Du coup tu me donnes envie de le lire vite, mais ça attendra juillet 🙂
    Bonne journée ! 😉

  2. Merci Laure 🙂
    Je comprends que le style narratif puisse dérouter mais je trouve que c’est justement ce qui donne sa force au livre.
    Je te souhaite donc une bonne lecture cet été !
    Bonne soirée 😉

  3. Ping : Challenge "Jacques a dit" – Mai – Le mot "mer" | Métaphore

  4. J’attendais ton avis parmi les prévisions du challenge de Métaphore et ne suis pas déçue. 🙂 Tu ravives encore mon envie de lire ce livre, notamment pour cette narration collective.

  5. Ping : Challenge "Jacques a dit" – Mai – Le mot "mer" | Métaphore

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